Atelier

En liberté dans l’atelier de Philip Peryn

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Atelier Philip Peryn

C’est un peu incongru ! Qu’un aspirant tailleur de pierres juge et qualifie son maître d’apprentissage. C’est que, dans le cas de Philip Peryn, l’éducateur éclaire le sculpteur.

Dans son atelier de la rue Marcadet, lumineux et exposé au regard du monde, la taille directe est un art individuel qui se pratique en collectivité. Pas de leçon inaugurale et de cours magistral ici ! Pas de a), de b), de modèles et de figures imposées ! D’emblée, chacun pressent qu’il faudra conquérir sa liberté, assez vite se débarrasser  des références encombrantes, s’en inspirer peut-être puis leur échapper et trouver sa voie. Un cheminement long parsemé de remises en question et d’interrogations fructueuses. De quelques coups de massette sur le poignet aussi !

Philip, dans cet ensemble hétéroclite d’amateurs passionnés, guide, aiguillonne, montre le geste adéquat, suggère l’outil adapté, la bonne gradine, le ciseau large et aiguisé, et pourquoi pas la boucharde ?

Le pédagogue est généralement économe de mots, l’artiste l’est tout autant quand il s’agit de son travail. Le geste, lui, est sûr et déterminé. La démonstration se fait sans effusion, la technique est  accomplie. Pas de discours péremptoire, de proclamation enflammée et définitive ni d’allégeance à une école, une académie, une matière, une manière !  L’esprit seul compte ou son état.

Tout est bon : le bois brûlé ou pas, le calcaire dur ou tendre, le marbre, le granit, le plâtre, la plasticine, le papier collé, le poli, le rugueux, l’assemblé, le cloué…Que chacun tâtonne,  reprenne, cherche et trouve. Pas de tabou…à condition de choisir ! Ah ! C’est là que le sculpteur et le professeur ne transigent pas.

En arrivant à l’atelier, c’est un rituel, pour ceux qui entament un nouveau travail, il faut sélectionner soigneusement sa pierre, son bloc, très soigneusement… « Prends un ciseau, frappe, évalue sa dureté, apprécie sa forme, écoute sa musique ! Prends ton temps. »

Choix fondateur. Le reste suivra…Sans le dire, on sent que l’homme de nature qu’il est s’applique, à chaque fois, dans la sélection de ses matériaux…Ses choix ne sont pas hasardeux, ils précèdent l’échange qu’aura le sculpteur avec la matière.

Vient ensuite le temps de la réalisation. Temps d’incertitude pour les apprentis…Par où commencer ? Ai-je une idée, un projet, une réminiscence ? Masque, totem, abstraction, figuration, un animal, une tête, quoi ? Philip Peryn n’interdit rien à ses élèves, même pas l’imitation, il ne leur donne pas non plus la solution, la clé et sa serrure. Je saisis que c’est ça, outre le dur apprentissage d’un savoir faire, la taille directe : choisir en compréhension avec la matière, se laisser guider par elle autant que la façonner avec conviction. Et puis savoir s’arrêter à temps, regarder, s’interroger sur la suite…

Maître Peryn, par petites touches et quelques rappels, reprend son rôle de guide discret : « Respire …Tourne autour de ton travail… Prends du recul ! Tu vois mieux ce que tu veux faire ? »

C’est ainsi que travaille la plupart du temps, à nos côtés ou solitaire, le sculpteur Peryn, pas de dessins ou de croquis préparatoires, l’idée est claire, la matière est là, il l’a voulue ; Philip expérimente sans fin, approfondit son travail en de longues séries où chaque pièce bien qu’unique est inscrite dans un processus d’invention.

Persévérance du créateur de volumes qui trace son sillon dans de grands champs.

La piécette étriquée, vaguement recopiée, cent fois vue, rassurante et policée, n’est pas de son domaine. Ses bois brûlés, ses pierres cassées, taillées, quelquefois minimalistes, ses plâtres inspirés d’un scandaleux  d’autrefois composent plus sûrement son espace dont on ne connaît toujours pas les limites. Car Philippe Peryn prend  place chez les  inventeurs de formes, pas si nombreux…

Ce qu’il tente sans doute de nous transmettre, à nous autres apprentis sculpteurs, c’est le cœur de cet art là où se mêlent liberté et maîtrise, entêtement et indépendance.

Régis Gourillon