Mon parcours

La main de Philip Peryn, c’est un geste clair et net, qui doit sonner clair et net, un coup d’éclat qui sait sans coup férir diamanter l’informe. C’est un des plus vieux gestes de l’humanité, le silex qui en percute un autre jusqu’à le façonner. L’enfance de l’art. Frustrant ce métier, pour qui rêve d’expression, mais quand on a l’outil bien en pogne et le geste assuré, la pierre adverse, l’adversaire, devient matrice et fée. Forcer la pierre pour lui faire rendre l’âme n’est donné qu’au preux capable d’y planter d’un coup d’un seul sa lame jusqu’à la garde.

Excalibur ! Convoquons Brocéliande – la forêt magique qu’en Ille-et-Vilaine on nomme platement « de Paimpont » : la famille de Philip Peryn en est originaire et cela vous marque un enfant. Chaque arbre et chaque roc y enclosent un esprit, la nature souveraine sublime le regard. L’arbre doré de Merlin, que la foudre incendia voici quelques années, érige son fantôme noir en totem au seul toucher des yeux qui le distinguent.

Un soir qu’en Bretagne il s’était endormi au bord de l’âtre, notre tailleur de pierre des bois laissa se consumer les bûches et racines qui l’alimentaient. Au réveil subsistaient des brandons, des troncs à demi calcinés, l’écorce écartelée, le rostre noir écaillé, tels des dragons fossilisés. Des formes brutes métamorphosées : des expressions. Alors il décida d’en être l’auteur : l’artiste en somme. Avec la complicité de paysans voisins, il put récupérer dans les talus des souches qui  y avaient été enfouies trente ans plus tôt, lors des remembrements, et leur fit subir l’ordalie, ne les extirpant du brasier qu’une fois « sculptées » par les flammes. Bien des années plus tard, en 2005, à l’occasion d’une impressionnante exposition dans le parc parisien de Bagatelle, Philip Peryn se découvrira un grand-père naturel en la personne du Brésilien Frans Krajcberg qui sculpte au feu les arbres morts ou suppliciés de la forêt amazonienne.

Le feu n’étant en l’occurrence qu’un outil de fortune, le sculpteur intuitif l’abandonne et choisit une démarche plus radicale encore, ou platonique : une collecte inspirée que d’aucuns aujourd’hui taxeraient de « tri sélectif »… Vielles poutres ramassées parmi les gravats, branches écartelées, troncs fracassés, patinés par les éléments, parfois l’un à l’autre assemblés, parfois juste dressés, « installés », arborent leurs intimes blessures, leurs fractures, leurs nodosités mises à nu par accident (tempête ou tronçonneuse) et mises au jour par un artiste-médium, qui dit : « La nature représente un élément fondamental de mon travail et je me sens profondément relié aux éléments. En redonnant vie à ces bois, mon but est de restituer une harmonie dans le chaos qui nous entoure. »

Cette expérience du bois n’éloignait pas Philip Peryn de sa pierre philosophale. Bien au contraire, elle donnait sens à son approche sensitive de la matière (« La matière me cause tout le temps ») et destin à son savoir-faire. D’abord il y avait la rencontre, d’un bloc de calcaire tendre ou de granite impénétrable, souvent (comme le bois) cueilli sur des chantiers ou en pleine nature, qui lui « causait ». Chez Philip Peryn, il y a eu rencontre et choix préliminaires, trouvaille et pas achat. Semblable est leur attention à l’éloquence du caillou, mais l’attaque (ou l’étreinte) lui est particulière, il taille à vif de deux coups secs répétés, sans ménagement et sans apparente intention, découvre des fêlures, des cavernes, des inclusions dans la masse imparfaite, les épouse, les contourne ou les aggrave. Il se joue de l’accident, le provoque parfois, l’utilise volontiers. Peu à peu, du bloc anguleux naît une ronde bosse, ronde ici, tranchante là, polie par-ci, rugueuse par-là. La forme informelle qui s’esquisse et surgit semble être le noyau même, l’âme du roc. Le dernier coup de ciseau sonne comme du cristal et fend parfois l’œuvre en deux, ainsi sera-t-elle.

Les sculptures de Philip Peryn sont fréquemment marquées par la brisure, qui peut être tangente ou béante. Les lascifs écarts tronqués de ses Anthropomorphies évoquent une Origine du Monde pétrifiée, et le sacré séisme n’en finit pas de ricocher dans le cœur atomique des roches éclatées en Fragments, sculpturalement réunis par le vide que l’artiste tend entre eux. Big bang.

Des petites pièces ciselées – ou, récemment, modelées en plâtre : maquettes en direction du bronze ? – dans son atelier parisien de la Goutte d’or aux monolithes monumentaux exécutés lors de symposiums internationaux (Canada, Israël, Italie, Brésil), la démarche est la même : tellurique. Ah ! les grands mots qu’on peut infliger à un sculpteur au naturel…

 

Extrait du texte de Michel Daubert « Philip Peryn, sculpteur au naturel »